Pendant que la France végétait sous la canicule, Stéphane Roguet, Yannick Boissenot et Titi Gentet sont partis pendant un mois chercher la fraîcheur à 6000m, au coeur des Andes péruviennes. Habitué des couloirs chamoniards, ce trio de pente-raideurs a réalisé une belle brochette de descentes techniques dans la Cordillère Blanche.

Après une mise en jambe au Pisco (5752m), traditionnel sommet d’acclimatation du massif, les trois réalisent une des très rares descentes intégrales de l’Artesonraju (6025m) depuis son ouverture par Patrick Vallençant en juin 1978. Alors que la plupart des répétiteurs descendent les séracs sommitaux en rappel, ils réussissent à trouver un passage skis aux pieds.

Puis, ils reportent leurs ambitions sur le point culminant de la chaîne et du Pérou, le Huascarán (6768m), et notamment son « bouclier » : une raide épaule de 1000m en face ouest du sommet sud, elle aussi rarement répétée. Dans leur lancée, ils enchainent avec la descente de l’arête nord du Tocllaraju (6032m).

Yannick Boissenot raconte.

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Marche d’approche face au Chacraraju (6108m) – ©Yannick Boissenot

Pourquoi avoir choisi la cordillère Blanche pour votre trip ski de pente raide ?
Alors à la base le Pérou c’était mon idée. Ces montagnes me faisaient rêver ! Et les lignes ouverte par Patrick Vallençant, Jean-Marc Boivin, Marco Siffredi… m’attiraient beaucoup ! Pour que des grands noms du ski et du snowboard de pente raide soient venus ici c’est que ça devait valoir le coup !
J’en ai parlé a Stef Roguet et il était partant… Il ne restait plus qu’à trouver le créneau. Stef travaille comme professeur des écoles il a donc seulement les vacances d’été… et une famille. On a donc décidé de partir du 13 juillet au 15 août, très tard pour la saison de ski, normalement en mai-juin, mais on comptait sur notre bonne étoile !
Titi Gentet, formateur a l’ENSA, s’est par la suite greffé à nous pour les trois premières semaines du trip. Une bonne équipe sachant qu’on avait seulement skié deux fois tous les trois ensemble… mais c’était dans la face sud du Moine et aux Autrichiens aux Courtes !

Connaissiez-vous déjà le pays ?
Aucun de nous n’était déjà venu au Perou et tant mieux, c’est toujours plus sympa de découvrir un pays ensemble…

Aviez-vous des contacts locaux ?
On avait seulement un contact pour une guest house, La Casa de Zarela à Huaraz que mon pote Hélias Millerioux m’avait recommandée. Très bon choix, on a été accueillis comme des rois ! Zarela nous a été d’une grande aide pour organiser les taxis, les porteurs, mules etc…

Elle est comment la neige au Pérou ?
Glacée ! Comme je le disais, on était très tard dans la saison pour le ski donc on s’attendait à trouver des neiges pas terribles… mis à part à l’Artesonraju on a vraiment eu de la neige dure et travaillée par le vent… pas évident dans le raide et en altitude. Cependant grâce au phénomène El Niño, la Cordillère blanche a connu de très grosses chutes de neige en mai et juin ! C’est ce qui a sauvé notre trip.

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Au camp de base du Tocllaraju – ©Yannick Boissenot

Pas trop usant tous ces portages ?
On a pas mal profité des porteurs locaux et des mules car comme je le disais, juillet c’est très tard pour skier ici donc on voulait profiter des conditions correctes de neige des trois premières semaines.
Notre stratégie c’était de passer le minimum de temps en altitude donc on a fait tous les sommets en deux jours (Huaraz-sommet-Huaraz) sauf pour le Huascarán où on a pris trois jours. Les porteurs nous permettaient d’arriver en forme au départ des glaciers et de pouvoir effectuer un deuxième jour bien chargé.
On a bien sûr quand même fait certains sommets sans l’aide des porteurs, au Pisco et au retour du Chopicalqui par exemple, mais on a vite regretté leur aide précieuse !

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Acclimatation au Pisco (5752m) – ©Yannick Boissenot

Comment ça s’est passé sur l’Artesonraju ?
L’Artesonraju c’était notre deuxième sommet, on a vraiment voulu faire vite pour profiter des conditions d’enneigement. Deux jours après notre arrivée on s’acclimatait au Pisco à 5700m, puis deux jours de repos à Huaraz et nous voilà partis pour l’Artesonraju ! Cette montagne ne laisse personne indifférent : c’est une pyramide parfaite qui ne demande qu’à être skiée ! C’était un de nos gros objectifs du trip, donc après l’avoir repérée depuis le sommet d’acclim’, on a tenté un Huaraz-sommet-Huaraz en deux jours.
Comme toutes les approches dans la Cordillère Blanche on commence par 3h30 de taxi, dont 1h30 de piste en terre. On marche ensuite au bord de la magnifique Laguna Parón à 4000m, puis jusqu’au moraine camp à 4900m.

 

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Sur les pentes de l’Artesonraju – ©Yannick Boissenot

Nous partons à 3h du matin, l’ascension se déroule vraiment bien malgré l’altitude qui tape un peu. A 5900m nous rejoignons l’arrête sud qui nous parait la plus facile pour contourner les énormes séracs sommitaux. Mais mauvais choix, on se retrouve dans des pentes en gros sel très raide. Puis il nous faut grimper dans des iceflutes improtégables pour accéder au sommet. Merci Titi d’avoir ouvert la longueur. Après vingt minutes à profiter du sommet, on cherche un moyen de poser un rappel pour descendre les séracs. Pas de glace pour faire un abalakov et que du gros sel pour un corps mort… Désescalader la dernière longueur paraît compliqué… Une petite brèche entre deux séracs côté sud-est nous paraît être la seule solution. On arrive à chausser les skis immédiatement, la neige est même très bonne, le top ! Reste à rejoindre la pente principale : un petit passage très raide dans de la neige glacée, skis aux pieds, piolet à la main et c’est tout bon ! Le reste de la descente sera en neige compacte travaillée par le vent, un régal !
Nous arrivons à 16h au camp, puis après 3h de descente à pied et 3h30 en taxi nous voilà au restaurant à Huaraz ! J’aurai même gagné mon pari avec le gardien du parc, qui m’avait promis une bière si on arrivait avant la fermeture de la barrière…

Ca donne quelles sensations de skier à 6000m ?
Ca essouffle ! Non en fait l’avantage c’est que ça va quand même beaucoup plus vite qu’à pied donc on perd rapidement de l’altitude et en dessous de 5700m ça va pas mal… Il y a juste plein de facteurs à gérer entre la pente, la neige pas terrible, l’altitude… faut rester bien concentré quoi…

Comment ça s’est passé l’Escudo du Huascarán ?
L’Escudo n’était pas dans notre plan initial, mais en allant à l’Artesonraju on a tous les trois bloqué dessus. Cette belle pente bien raide au milieu de tout ces séracs c’est hallucinant ! Sur le plus haut sommet du Pérou en plus ! Par contre ces séracs font vraiment peur !
On s’est dit que le mieux était de monter par El Escudo et d’aviser suivant la neige que l’on trouverait : soit redescendre dedans soit descendre par la voie normale, très exposée aux séracs.
Nous faisons un premier bivouac à 4600m après 1400m de portage, puis montons au camp 1 à 5400m. Le troisième jour, nous quittons la tente à 2h pour 1400m d’ascension jusqu’au sommet du Huascarán Sur (6768m). Dans les Alpes 1400m ça rigole mais à 6000m c’est quand même différent !
Nous ne traînons pas dans la première partie, appelée la Candeletta, car les séracs font la taille d’immeubles. Nous arrivons vite à la rimaye d’El Escudo. On attaque la face vers 4h, il fait très froid et il y a beaucoup de vent. Titi est en mode machine devant, Stef suit avec une bonne onglée aux mains et pour ma part je suis plutôt bien mais je commence à avoir vraiment froid aux pieds.
Vers 8h on est au sommet du fameux Escudo, vers 6500m. La partie raide est finie, il reste un peu plus de 200m d’arête plate pour le sommet. Titi a pris de l’avance, Stef n’est pas loin devant moi mais je décide de faire une pause car je ne sens plus du tout mes orteils du pied gauche. J’essaye de les réchauffer, je mange un peu mais rien à faire… Je tiens à mes orteils et décide donc de redescendre. Il manquera environ 200m pour aller au sommet mais j’ai envie de pouvoir mettre mes tongs encore quelques années !
Je n’arrive pas à voir les copains pour les prévenir que je dois descendre, mais je me dis qu’ils me verront bien en bas une fois qu’ils auront attaqué la face.
Je m’engage dans ce fameux Escudo, pour environ 1000m de raide avant de pouvoir souffler sur le glacier.

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L’Escudo du Huascarán, une épaule de 1000m sur le point culminant du Pérou – ©Yannick Boissenot

Je ne sais pas combien de temps ça m’a pris mais j’ai rarement été autant concentré pour skier, tout seul dans cette face à plus de 6000m, avec des rafales de vent permanentes qui poussaient vers le bas, de la neige vraiment dure et le froid… Ca restera l’un de mes plus forts moments en montagne !
Arrivé au camp 1, je peux admirer la descente de Titi et Stef qui s’engagent alors dans la partie raide. Je ne sens toujours pas mes orteils. Une fois qu’ils sont venus à bout des difficultés je décide de plier la tente et de patienter sur la moraine 500m plus bas à l’abri du vent.
Après 1h30 d’attente on se retrouve tous les trois, ils ont pu aller au sommet ! Dément ! Plus que 1800m de dénivelé avant de savourer une bonne bière à la Casa Zarela à Huaraz.
Titi m’avouera le soir que vu les conditions de neige rencontrées à la montée, il ne pensait vraiment pas skier El Escudo si je n’étais pas allé dedans…

Et le Tocllaraju?
Au Tocllaraju c’est la voie de Marco Siffredi qui nous attirait. Malheureusement cette année la face ouest est totalement en glace ! On s’est donc rabattus sur l’arête nord.
Après une magnifique approche de 14km nous dormons au refuge Ishinca, à 4350m. De là une longue journée nous attend : 700m de portage pour rejoindre le glacier puis 1000m pour atteindre le sommet avec un retour à Huaraz dans l’après midi…

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Descente du Tocllaraju au-dessus des lacs glaciaires – ©Yannick Boissenot

Bien que ce sommet soit beaucoup plus fréquenté que les précédents, on se retrouve tous les trois seuls au sommet ! Un beau cadeau pour fêter le retour en France de Titi le lendemain, après trois semaines très chargées… A noter que pendant que ma gelure se remettait doucement à Huaraz, Titi et Stef ont fait un aller-retour express de deux jours pour grimper la voie « Via ’85 » à la Torre Esfinge !

Votre secret c’est les feuilles de coca dans le thermos ?
Non plutôt les Cerveza Sierra Andina, et les pâtes au thon, olives, parmesan !

C’est comment la vie à Huaraz ?
La vie à Huaraz est vraiment agréable ! Le top pour les jours de repos, des menus délicieux à 10 soles (3€) tous les midis. Les guesthouse ont des terrasses panoramiques avec vue sur la Cordillera Blanca, des bonnes bières, du Pisco sour (cocktail local, ndlr)
La ville est située entre 1h et 4h de la plupart des départs pour les sommets de la cordillère, c’est vraiment confortable pour enchaîner plusieurs objectifs en un mois. Chaque retour dans la vallée permet de recharger les batteries et viser de nouveaux sommets.

Quel a été votre après-ski péruvien ?
On s’est accordé un petit trip sur la côte Pacifique pour se reposer à la plage, puis un peu de grimpe à Hatun Machay. C’est un spot de grimpe en basalte à 4300m dans la Cordillera Negra. En général les gens commencent là-bas pour s’acclimater, nous ça été pour finir.

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Le spot de grimpe d’Hatun Machay en cordillera negra – ©Yannick Boissenot

As-tu prévu de réaliser un film sur ce voyage ?
J’étais parti light avec un compact, une GoPro et un petit drone, mais j’ai pas mal filmé oui.
C’est jamais évident de réaliser un film et de s’intégrer dedans mais avec quelques interviews explicatives en plus, je devrais avoir quelquechose de très sympa.
On a quand même fait de vraiment beaux sommets, quelques descentes bien raides et certaines rarement réalisées comme El Escudo au Huascarán Sur, donc ça vaut le coup de monter un petit récap du trip !

Yannick Boissenot remercie ses partenaires Osprey, Atk Bindings, Oakley et Scarpa. Stéphane Roguet remercie Simond et Plum. Titi Gentet remercie Black Diamond.

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